A l'Aulne de l'amertume, on mesure l'échec

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Cypries
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A l'Aulne de l'amertume, on mesure l'échec

Messagepar Cypries » 01 Février 2016, 02:47

L'Erudruide faisait confiance à son Ombre pour le guider. Ils avançaient. La nuit aussi, mais il en aurait fallu plus pour déjouer les sens de l'éclaireur. Il lui suffisait de suivre, pas à pas.

Il contemplait le ciel tout en marchant. Et trébuchait parfois - il se rattrapait à son guide qu'il savait se satisfaire, sous couvert de quelques piques mordantes, de se savoir si vital pour son distrait suiveur. Il savait tout aussi bien qu'il n'avait plus rien à lui prouver. Ils se connaissaient si bien - les forces, les failles - la honte d'être au naturel n'entrait plus en compte dans leur familiarité.

Il contemplait le ciel, l'air absent. Derrière eux, ils laissaient les réjouissances, l'effort d'y prendre activement part, et la conclusion d'en venir à les contempler, elles aussi. Le décalage, le gaspillage, les babillages, et la certitude que le Cauchemar, pire que tout, n'oublierait pas.

Il contemplait le ciel, et pour la première fois, il se sentait âgé. Il avait tant contemplé, tant analysé, tant intériorisé, tant gravé dans sa mémoire. L'ignorance rêveuse, l'injustice silencieuse. La grandeur visionnaire, la défaite militaire. L'abandon, la trahison, le deuil. Il avait été élève, outil, inventeur, victime, survivant, fou, apôtre, prophète, guide, riche, décadent, seul, violé, violent, brisé, aidé, humilié, et petit, petit, si petit, grandissant pour ne rester que petit, petite maille d'une treille d'univers qu'il ne percevait que trop cruellement.

Pourtant, ce qui le laissait le plus amer n'était autre que le jeu. De deux choses l'une : soit il ne savait pas jouer, soit il jouait d'une manière que personne d'autre ne partageait. Ou bien composait-il là une seule et même définition ?

Il contemplait l'amertume. Il se mit au défi de chercher à exprimer ses ressentis par des mots - des jeux sur les mots, comble de l'ironie infligée à lui-même. Les vers lui vinrent laborieusement, tant il cherchait l'image globale, les émotions, les termes exacts. Le digne, le poignant, le dédaigneux, le défouloir, le plaintif, l'édifiant. Dans l'effort, ânonnés, les mots s'égrainèrent, glissèrent hors de ses lèvres pour les seules oreilles du vent nocturne et de son guide fidèle, sur une mélodie mélancolique aux notes esquissées.


Ô mon Père, de là-haut, contemplez avec moi,
Le Chevalier des Aulnes, des Vestiges le Roi.

Le désir de grandeur le mène jusqu'au front.
Face à lui, ô terreur, rien de moins qu'un Dragon ;
Ce puissant maître, sur l'heure, du champion fait un pion.
Mais il sait sa valeur, et l'élève meneur ; de proie à prédateur, il lui fait faire le bond.

Ô mon Père, mon idole, contemplez avec moi,
Fauché en plein envol, la gravité fait loi.

Ses suivants désespèrent : doivent-ils suivre, ou mourir ?
Tous s'inclinent ou se terrent, ou résistent, pour faillir ;
Sous l'ordre délétère du Dragon s'évanouirent.
Enrichi de l'amer, le Cauchemar prospère, car si eux échouèrent, tous les autres en apprirent.

Ô mon Père, mon martyr, contemplez avec moi,
Le Cauchemar forcir, dans l'épreuve il flamboie.

Sans courage ni gloire ils le prirent en surnombre.
Sans honneur, la victoire n'élève mais obombre.
Force fait territoire, oui, soit, mais je dénombre
Bien trop de faux espoirs, vantardises dérisoires, de très creux exutoires, et ces pensées m'encombrent.

Ô mon Père, mon aimé, contemplez avec moi,
Cette vacuité qu'ils qualifient d'émoi.

De l'erreur, on grandit. L'on paie pour échouer.
Mais confusion se fit : paie-t-on pour essayer ?
Ô mon Père endormi, de là-haut vous pleurez.
Là où le bon sens gît, c'est au jeu qu'ils se fient. Contre crainte et ennui tristement se leurrer.

Gaiement ils le brandissent, brillants de vanité,
Ils dansent, se réjouissent dans leur impunité,
D'illusions s'enhardissent, mais leur immunité
N'est autre que prémisse d'une ère expéditrice, pendant qu'ils s'engourdissent d'inopportunité.

Ô mon Père, très cher Père, contemplez avec moi,
Cette joie éphémère les mènera au trépas.

Car si l'un est tombé, ils oublient un bémol.
Ils peuvent être milliers. Clones sortis du sol,
Puissants Aulnes copiés, le Dragon en raffole,
Et ils ne sont pas prêts, ni ne veulent changer, nonobstant le danger, ils s'arrêtent au symbole.

Ô mon Père, disparu, contemplez avec moi,
Mes efforts, tous déçus, de guider sur la voie.
Ô mon Père, mon perdu, contemplez avec moi,
La réflexion déchue, le plaisir ingénu, de ce peuple incongru, dont vous vous faisiez Roi.

L'Erlking court les bois - mais non, c'est le brouillard.
L'Erlking est presque là - non, une ombre du soir.
L'Erlking bientôt festoie - refusons de le voir.
Mais l'Erlking est bien là. Préparés ? Vous n'êtes pas. Reste à s'en prendre à soi. Vous auriez pu savoir.

A vivre dans un rêve, on oublie les adages ;
Sylvari averti, préparé tu vaux deux.
A l'aulne de la sève, mesurons le carnage,
De ceux qui dans la vie ne cherchent que le jeu.

Et c'est de votre faute,
Parce que vous êtes tous bêtes.

- Ca ne rime plus.
- Je sais. Un petit temps de silence. Pfuf.
Parce que vous êtes tous bêtes et que je ne sais vous faire redresser la tête. De charisme inné je suis bien dépourvu, et me voilà fatigué de mots si biscornus. Là, mieux ?

(inspiré du Roi des Aulnes et des célébrations parricides du Cauchemar)

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